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FÒK SA CHANJE

vendredi 14 mai 2010

Comprendre pour mieux œuvrer la politique en Ayiti

 
Introduction

Qui a un pouvoir politique et ne souhaiterait pas le conserver directement ou indirectement ? Seul un détenteur qui honore les principes régissant l'accession au poste respectif, mais contre une pulsion naturelle. Qui aurait la possibilité de concentrer tout ce pouvoir et ne le ferait pas s'il avait le choix ou les moyens ? Personne qui fait partie d'un cercle politique en quête de pouvoir. Pourtant, les aspirants aux postes électifs accusent toujours ceux qui les occupent d'un complexe résultant du rapport entre la conquête et la conservation du pouvoir absolu de l'État. C'est le complexe du "Tout pouvoir à moi seul" qui y découle indifféremment de la forme de gouvernement en vigueur. De fait, l'individu ou le groupe qui gère les affaires de l'État jouit de ce pouvoir et peut en abuser. L'accession au poste de contrôle est l'enjeu qui stimule l'intérêt de beaucoup et devient litigieux en conséquence. Ce texte esquisse les caractéristiques de ce complexe sur un échiquier politique où la concurrence synchronise les comportements égoïstes et rationnels de tous ceux prenant part au jeu politique. Reconnaissant l'universalité du complexe, et admettant sa nature nuisible chez le politicien Ayitien, il conclut que les principes régissant l'organisation des élections l'alimentent au point de rendre chronique la brouille politique autour du processus.

L'origine du complexe

Etant une création de l'homme, l'État existera autant que l'espèce humaine existe. Les circonstances liées à sa naissance prennent racines à partir des conflits inhérents à la coexistence des hommes dans une communauté. Institué comme outil de gestion des affaires collectives, l'État implique une possession et une passation du pouvoir politique selon certains principes, que ceux-ci soient respectés ou pas. La jouissance du pouvoir émané de l'État aiguise l'égoïsme de tous ceux qui le convoitent pour rendre rationnel tout comportement adopté. L'incapacité de contrôler son égoïsme conduit vers une appropriation indéterminée de ce pouvoir absolu. Les gloires, honneurs, richesses et pouvoir sur les autres qu'il arbore en sont la cause qui porte beaucoup à appréhender la quête et la conservation du pouvoir comme la finalité de l'État. Ce conditionnement politique fait dévier l'État de sa mission initiale de faciliter à chaque individu la jouissance, sans crainte et en toute liberté, mais relativement, de ce qui lui est dû. Mener la barque un jour au profit de soi ou de son groupe devient une obsession qui entretient la jalousie chez tout autre intéressé, d'où l'origine du complexe.

La crainte associée au complexe

Il y a toujours une crainte de voir quelqu'un s'accaparer du pouvoir indéfiniment, non pas parce que la collectivité en souffre, mais plutôt à cause du risque de ne pouvoir jamais y accéder à son tour. Ce qui rend toute tentative de mainmise sur le pouvoir préjudiciable aux autres intéressés évoluant dans l'arène politique. Si, dans certaines sociétés, les règles du jeu sont établies pour faciliter le tour de chacun, il y a toujours un degré de résurgence du complexe du "Tout pouvoir à moi seul" pour barrer la route aux autres. La ruse y laisse toujours ses empreintes et donne gain de cause au politicien prestidigitateur doté d'une plus grande dextérité. Les sociétés, qui contrôlent ce complexe, connaissent le progrès socio-économique, en offrant d'autres avenues de réussite personnelle qu'un poste politique. Le complexe y est virtuellement absent. Par contre, celles qui n'y arrivent pas, même avec des principes de contrôle, font de l'État le seul outil de réussite individuelle pour engendrer une mauvaise gestion des ressources. Comme tout le monde se lance dans la course, la concurrence indispensable au jeu politique devient absolument déloyale. De surcroît, l'absence d'un système de mérite et d'alternatives de réussite individuelle, font pulluler les moins capables qui, sur la scène politique, sont plus chanceux à réussir en trichant.

Le complexe comme mal nécessaire

Les lésés dénoncent les méfaits, souvent fabriqués, et réclament toujours un changement de forme administrative capable d'éliminer le complexe. Cela demanderait à annihiler le pouvoir absolu de l'État qui donne naissance au complexe. Comme ce pouvoir est l'essence même de l'État, il reviendrait à anéantir celui-ci. Ce qui serait néfaste à la survie d'une communauté d'hommes. Que dire de l'absence du complexe du "Tout pouvoir à moi seul" dans les sociétés optant pour une vie collective sans l'État ? S'il en résulte une quelconque harmonie en administrant les affaires collectives suivant leurs traditions, leurs conditions de vie restent précaires contrairement aux autres sociétés avec l'État. Acceptant le complexe comme un mal nécessaire, les sociétés sont nombreuses à procéder au changement pour essayer de le maîtriser plutôt que de l'éliminer. En effet, le caractère indispensable de l'État offre seulement l'option de le neutraliser.

L'ironie du complexe

Se tenant à la thèse développée, il est rationnel au détenteur du pouvoir de tout faire pour avoir la garde indéterminée du pouvoir, directement ou indirectement. Il en est de même pour l'opposition de veiller au respect des principes ou de dénoncer toute manipulation des procédures électorales visant à leur obstruer le passage. Si celui qui occupe le poste politique est aussi l'organisateur indirect de la passation du pouvoir, à qui revient alors l'art de gagner les élections ? Evidemment, la balance ne penche pas vers les aspirants. Avec une chance égale, les camps opposés intègrent la ruse dans leurs actions, probablement avec une intensité équivalente. Toutefois, cela paraît plus évident du côté de l'organisateur qui est en position idéale pour manipuler le processus.

Validant la thèse du complexe dans le cercle politique, il n'y a pas raison d'exiger le franc jeu ou le fair-play. Gesticuler, via le blocage du processus électoral, est purement démagogique. Observer le silence en souhaitant intégrer à tout prix le circuit du tenant du pouvoir ou prendre part à ses entreprises politiques, est tout aussi démagogique. Tout se fait au nom de la sauvegarde d'une quelconque stabilité politique qui débouche sur l'absence institutionnelle d'une réelle opposition politique. Avec une telle caricature, tout groupement politique qui clame sa différence est dénué de toute capacité d'évincer celui qui occupe le pouvoir.

La légitimité du complexe

Comme source de stabilité politique, la fusion conjoncturelle ne produit que la stagnation collective. La concurrence étant virtuellement absente, les acteurs politiques s'enlisent dans une complaisance politique pour ne jamais faire preuve de capacité de bonne gestion de société, ni justifier leur initiale quête de vouloir diriger. Concrètement, le prix d'une stabilité politique accompagnée de progrès socio-économique est l'opposition dynamique où les opposants se positionnent pour retrouver leur force de lutte dans la mission intrinsèque de l'État. Avec une vision propre et une alternative démontrée bien meilleure pour faire avancer la collectivité, il est juste de s'opposer à toute proposition venue de l'ordre établi.

La concurrence dynamique comme catalyseur

Une interprétation économique du jeu démocratique permettra d'assimiler le bienfait politique de la concurrence dynamique avec ou sans tromperie. En faisant référence à Joseph Schumpeter et Anthony Downs, il est à noter une similarité entre la concurrence pour la direction politique et la concurrence sur le marché pour maximiser le profit, respectivement via l'allégeance du peuple et des consommateurs. Ces derniers contrôlent les acteurs politiques par "nomination et révocation" selon qu'ils seraient satisfaits de leurs (acteurs politiques) performances par rapport aux espérances individuelles (Schumpeter ([1951] 1984), p. 329). Il en ressort un échange politique dans l'intérêt de chacun.

Le déterminant d'une transaction politique

Ce que supporte Anthony Downs pour démontrer que les agents, politiciens ou électeurs, ont un comportement semblable à l'individu rationnel et égoïste sur le marché privé. Leur objectif est de maximiser le plus possible leur utilité : dans le cas du politicien, c'est le nombre de votes à obtenir et pour ses électeurs, c'est le bénéfice recherché en votant en faveur d'un candidat. Dans cette transaction politique, les politiciens sont les fournisseurs de biens et services publics qui sont les contenus de leurs programmes et les électeurs, les consommateurs utilisant leurs votes comme pouvoir d'achat (Caporaso & Levine p. 140.) L'approche de Downs d'une théorie de gouvernement analogue à la théorie des marchés repose sur l'explication du comportement des partis politiques, tenant du pouvoir et aspirant au pouvoir. Il trouve que les efforts de maximiser les votes est l'image virtuelle des individus visant à maximiser leurs utilités sur le marché (Buchanan & Tullock (1962), p.8).

Le comportement de l'électeur

Ainsi appréhendée, la décision d'un électeur de voter ou de ne pas voter, sachant qu'il a l'intention de voter, dépend du degré de bénéfice espéré de l'un ou de l'autre candidat. Si son estimation d'un candidat se révèle positivement supérieure par rapport à l'autre, et étant rationnel, il votera celui qui répond mieux à sa satisfaction ou pour l'autre si c'est l'inverse. Le cas où c'est négatif vis-à-vis des deux, il s'y abstiendra. Quand il s'agit de renouveler les mandats, il s'assurera de ne pas honorer une nouvelle fois la demande du candidat qui n'a pas répondu à ses attentes. Il votera plutôt le candidat opposé. Ce qui n'est pas différent du comportement d'un consommateur non satisfait d'un produit sur le marché. Sortant insatisfait d'une transaction, il renouvelle son achat ailleurs. L'idéal est que l'électeur vote non en fonction de son attachement à une idéologie ou de solidarité à un parti, mais en fonction de son intérêt personnel entretenu par la mission de l'État (McNutt : 1996, p. 8).

Le comportement du candidat

Ayant bien compris le déterminant du vote de l'électeur dans ce rapport d'échange, le candidat élu devra s'assurer à son tour de livrer la marchandise comme promis lors des campagnes électorales s'il veut renouveler son mandat et conserver le pouvoir, comme ferait le vendeur d'un produit pour conserver sa clientèle. Dans un système démocratique facilitant la passation du pouvoir, le principe fondamental est de gagner les élections et de maintenir le pouvoir pour satisfaire l'intérêt individuel ou celui de son groupe. Sans recourir à la ruse, et dans l'optique d'accéder au pouvoir, il suffit de concevoir des programmes ou politiques répondant aux attentes de la collectivité, la seule qui détermine l'accession et le maintien au pouvoir. Dans le cadre de la mission fondamentale de l'État, un tel comportement permettrait une réduction tangible de la ruse tant pour l'accession au pouvoir que pour sa conservation. La concurrence dynamique porte sur des propositions viables et leurs réalisations au bénéfice de la collectivité.

Que dire du comportement du politicien Ayitien ?

A la lumière de cette thèse développée, comment expliquer le comportement du politicien Ayitien qui s'acharne l'un contre l'autre au moment où la solidarité collective est impérative ? Les aspirants en quête du pouvoir contestent toujours les tenants du pouvoir qui rejettent à leur tour toute revendication pour obstinément maintenir en place le statu quo, en l'occurrence le conseil électoral décrié aujourd'hui. En effet, leur crainte face aux tentatives du gouvernement de s'approprier du pouvoir, directement ou indirectement par le biais de ses proches, explique leur conduite. Cette tendance du politicien Ayitien, décrite par Delince Kern comme une "ambition démesurée du pouvoir, prend l'allure d'une véritable névrose..." et fait que "...le pouvoir est convoité de manière passionnelle, de sorte qu'il représente l'objet de controverse essentiel de la strate politique nationale, la pomme de discorde par excellence". Donc, "...le candidat au fauteuil présidentiel recherche le pouvoir pour le pouvoir..." juste pour la "...sauvegarde d'intérêts particularistes plutôt qu'instrument d'intégration nationale...", ce qui "...constitue la finalité suprême de leur action politique consciemment ou inconsciemment..." (Delince, 1979 p. 34). Cela souligne la force du complexe chez le politicien Ayitien pour démontrer que le candidat aspirant au poste aura le même comportement que le tenant du pouvoir s'il y accède un jour.

Conclusion

Aujourd'hui comme hier, le processus électoral toujours contesté voit ressortir les griffes de l'homme politique Ayitien dans la phase de reconstruction du pays après le séisme, et d'organisation de nouvelles élections généralisées ? Outre les traits caractérisant le politicien Ayitien comme source de divergence autour de la tenue des nouvelles élections, et pendant que l'essence du complexe théorisé n'est pas appréhendée, les principes régissant les élections sont aussi coupables. En effet, toutes les précautions prises à travers la Constitution de 1987 pour avoir des élections crédibles n'ont fait que compliquer la gestion politique sans arriver à inhiber les forces du complexe. Les articles 191 et 192 statuant sur la création d'une entité habilitée à organiser les élections permettent plutôt aux séquelles du complexe de reprendre souffle, à chaque tentative d'organiser les élections. La faille réside dans le fait qu'il s'agit de Conseil Electoral Permanent plutôt que de Lois Electorales Permanentes susceptibles d'être modifiées au besoin, et de l'opportunité offerte à l'exécutif de faire la gestion de la passation du pouvoir. Ayant adopté ces principes, l'exécutif traite de gâtés les partis politiques qui semblent ne pas savoir ce qu'ils veulent exactement, et demande une formule d'organisation du CEP pour des élections crédibles. Prenant au mot le président, ce texte : "Quel 'corps-administrateur' pour des élections crédibles en Ayiti ?", discutant de la formation rationnelle du CEP, est à lire prochainement.

Ouvrages consultés
  1. Buchanan, J. & Tullock, G. (1962): The Consent of Calculus. Ann Arbor: The University of Michigan Press.
  2. Caporaso, J. A. & Levine, D. P. (1992): Theories of Political Economy. New York: Cambridge University Press.
  3. Delince, Kern (1979) : Armée et Politique. Paris : L'harmattan.
  4. Downs, Anthony (1957): An Economic Theory of Democracy. New York: Harper.
  5. McNutt, P. A. (1996) The Economics of Public Choice. Vermont : Edward Elgar Publishing Limited.
  6. Schumpter, J. ([1951], 1984) : Capitalisme, Socialisme et Démocratie. (trad. Fr.) Paris : Payot.

Jean Poincy
Mai 2010



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